PRÉSENTATION

Notre objectif: "réfléchir autrement" au monde dans lequel nous vivons, compte-tenu de la complexité des nouvelles problématiques du monde contemporain et de la société.
Le monde va vite, la vitesse de diffusion des informations révolutionne, perturbe nos modes de pensée et de vie, ce qui crée une apparente confusion. Il nous faut trouver les clefs de compréhension des nouvelles logiques mondiales qui influencent notre vie afin de mieux maîtriser ces changements inéluctables pour mieux vivre ensemble. La mondialisation qui entraîne la confrontation de différentes cultures et de différentes valeurs chamboule nos certitudes et nous remet en cause. Et c'est bien! Il nous faut nous débarrasser des opinions mais bien renouer avec les idées. Il nous faut innover, penser le monde autrement.
Notre cercle de réflexion se compose de membres de sensibilités, de formations et de profils différents: juriste, avocat, médecin, neurologue, psychiatre, artiste peintre et géographe, cadre, ingénieur, sculpteur, élu, publicitaire, retraité, actif, jeune et moins jeune ... Nos parcours de vie et de profession nous permettent de mettre en commun des approches intellectuelles différentes, de confronter nos points de vue et d'aborder des idées nouvelles. Nous n'avons pas de solutions prêtes à l'emploi mais beaucoup de bonne volonté et foi dans l'avenir de l'humanité. Nicole Anquetil, présidente du Cercle Montesquieu du Mans.
Les adhésions et les contributions sont les bienvenues et seront soumises à la Rédaction.

mardi 13 janvier 2026

"La forêt brûle et on regarde ailleurs", conférence du vendredis 6 février 2026 par le géographe Arthur Guérin-Turcq.

 Au Cercle Montesquieu Le Mans, attention il y a toujours un sujet qui en annonce un autre ... Les inscriptions sont ouvertes pour ce sujet inédit et dont le contenu nous interpelle...


Arthur Guérin-Turcq est un jeune géographe qui n'a peur de rien, son sujet de thèse en est la preuve...

Ecoutez le, il est génial  dans un numéro de présentation de sa thèse en 180 secondes: 

Forêt et finance : la fin des bons pères de famille

Par  Arthur Guérin-Turcq

GÉOGRAPHE 

Que reste-t-il de la figure du propriétaire forestier, gestionnaire « en bon père de famille » de l’exploitation raisonnée de ses terres ? Plus grand chose, assurément. Aujourd’hui, les fonds d’investissement s’allient aux propriétaires les plus fortunés pour capter la rente forestière, au détriment des petits propriétaires comme des impératifs écologiques actuels. Article commandé en partenariat avec le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

L’approche de l’adaptation des écosystèmes forestiers au dérèglement climatique est bien documentée par les sciences de l’environnement. En revanche, les changements économiques et sociaux sont peu connus et révélés. En France, la forêt privée est donc un espace privilégié pour appréhender le processus de financiarisation de la ressource forestière. Aujourd’hui, les fonds d’investissement s’allient aux propriétaires les plus fortunés pour capter la rente forestière au détriment des petits propriétaires qui géraient jusqu’alors leur forêt « en bon père de famille », selon l’expression consacrée.

L’incorporation de la logique financière dans le domaine de la gestion forestière transforme la forêt en simple actif, comme un bien immatériel prêt à être échangé sur les marchés. À bas bruit, disparaît alors la figure du propriétaire forestier, gestionnaire « en bon père de famille » de son domaine, archétype paternaliste et vieillissant du propriétaire terrien attaché à la conservation du paysage et à la production raisonnée de bois.

Loin de la bifurcation du modèle économique qu’impose l’accélération du changement climatique, la financiarisation de la forêt ouvre la voie à une « accumulation par dépossession sous forme de concentration foncière et économique. Le modèle sylvicole français, celui d’un capitalisme terrien et rentier « en bon père de famille », est ainsi renouvelé par l’arrivée de fonds d’investissement aux pratiques prédatrices. Le recours croissant à des mécanismes financiers concrétise donc peu à peu la grande transformation d’une forêt française bientôt exclusivement régie par la sphère économique.

Les forestiers à l’affût des nouveaux capitaux

Depuis 50 ans, de plus en plus de propriétaires confient la gestion de leur patrimoine forestier à des coopératives forestières qui leur assurent des rendements intéressants, notamment en convertissant leur parcelle en plantation de résineux à la croissance rapide.

En parallèle, de multiples critères de conservation de la nature protègent des îlots forestiers, la plupart en propriété publique. Or, l’État français cherche à démanteler progressivement cette protection forte au profit de la filière-bois. Ainsi, la forêt française devient de plus en plus « schizophrénique », partagée entre des monocultures dégradées en expansion et des sites forestiers qui demeurent encore conservés bien que menacés.

Dans ce contexte incertain pour les propriétaires forestiers, Antoine d’Amécourt, le président de Fransylva, la puissante Fédération des Syndicats de Forestiers Privés de France, écrit en 2021 : « Les forestiers sont régulièrement confrontés à l’obstacle de la surface foncière : en effet, en dessous d’un certain seuil, comment rentabiliser le travail effectué en forêt ? Le monde dans lequel nous évoluons nous offre une opportunité : celle de valoriser et monétiser non seulement le bois mais aussi les services rendus par l’entretien de la nature. Le carbone et maintenant la biodiversité sont identifiés comme des biens à rémunérer. Dans ce contexte, la pluralité des forestiers et la coexistence de propriétés de toutes tailles constitue une véritable chance pour la préservation de la biodiversité. » En clair, selon le chef de file des propriétaires, la forêt trouvera son salut si elle est appréhendée à la fois comme un actif vert et un puits de carbone.

En effet, ces nouveaux acteurs valorisent désormais les forêts pour leur fonction de séquestration du carbone, vu comme une forme de compensation des surplus d’émissions de gaz à effet de serre (GES). Le Paiement pour service environnemental (PSE), le Reducing Emission from Deforestation and Forest Degradation (REDD+) ou les obligations comme les Forest Backed Bonds sont autant de dispositifs qui incitent à investir dans des actifs forestiers et transforment la nature en capital. Selon le même principe, la sylviculture française s’appuie de plus en plus sur l’allocation aux propriétaires de crédits d’émission de GES afin qu’ils maintiennent les forêts en l’état, ou les gèrent durablement selon les critères des labels Programme de reconnaissance des certifications forestières (PEFC) ou Forest Stewardship Council (FSC).

Ces mutations font entrer les forêts françaises dans un nouveau modèle capitaliste. L’espace forestier n’est plus seulement un patrimoine à transmettre, il est dorénavant un actif financier dans lequel on peut investir. L’accord signé en 2021 entre la coopérative Alliance Forêt Bois et l’entreprise Orange illustre particulièrement ce changement de paradigme. 

Les assurances sont en embuscade

En dépit de cette valorisation financière pour service écologique rendu, les épicéas tombent malades, les pins brûlent et les tempêtes se multiplient. En cas de catastrophe naturelle, les propriétaires forestiers savent que l’État ne se portera plus garant. Las, ils s’en remettent toujours plus aux entreprises sylvicoles alors même que les grands incendies révèlent les limites de leur mode d’exploitation et détruisent au passage le capital forestier accumulé.

Depuis les grands feux de Gironde en 2022, on assiste à un investissement du risque incendie par les assurances. Jusqu’alors peu présente en forêt française, la financiarisation de la nature s’étend désormais aux catastrophes naturelles.

Ainsi, le 18 juillet 2023, les assurances Axa lancent « un nouveau service de prévention du risque feux de forêt pour les entreprises en France » en partenariat avec Kayrros, une start-up qui modélise les risques et produit des big datas sur l’environnement. La quantification financière du risque et la production de données de masse sont alors des conditions nécessaires à la financiarisation de l’assurance des catastrophes naturelles. 

Ainsi, à l’ère du néolibéralisme, que reste-t-il au propriétaire forestier des trois piliers de la propriété privée, l’usus, l’abusus et le fructus ? Pris en étau entre les coopératives sylvicoles et les assurances, de plus en plus de propriétaires laissent à l’abandon leurs terrains à cause du coût trop élevé de l’exploitation post-catastrophe. Demain, de grandes entreprises polluantes achèteront leur parcelle, planteront sur les cendres de la forêt de nouvelles monocultures, et bénéficieront de crédits carbone pour leur geste considéré comme salutaire.

La propriété forestière change de mains

Durant les dernières décennies, les propriétaires terriens avaient su s’adapter aux transformations successives de l’industrie du bois et de ses débouchés. Or, tout laisse à penser que ce sont dorénavant les Groupes Forestiers d’Investissement (GFI) qui tirent profit de cette financiarisation de la nature, à laquelle ils contribuent, au détriment des petits propriétaires.

Actuellement, l’un des principaux obstacles à la valorisation financière des forêts est leur structure de propriété très fragmentée : 3,3 millions de personnes se partagent actuellement 75 % de la forêt française. L’État néolibéral cherche donc à encourager le remembrement forestier par fusion des petites parcelles, et désigne les forêts comme des espaces politiques.

C’est dans ce contexte de mise en exploitation intensive de la forêt française que les GFI ont été créés par la loi de 2014 sur la modernisation de l’agriculture. Le premier GFI a été lancé en 2019 par France Valley, un gestionnaire d’actifs spécialisé dans le foncier agricole. Aujourd’hui, six acteurs dominent le marché : France Valley Investissements, Amundi Immobilier, Vatel Capital, Fiducial Gérance, Epicure AM, Sogenial Immobilier. À eux seuls, les trois plus grands gestionnaires détiennent plus de 50 000 hectares de forêts françaises, pour une valeur de 431 millions d’euros.

La financiarisation de la forêt accélère la concentration foncière. Il est fort probable que dans quelques années il y ait en France davantage d’hectares forestiers possédés par des fonds d’investissement que par des sylviculteurs. Sous nos yeux, se déploie le « spatial fix » que David Harvey a décrit, ce mouvement géographique par lequel le capital s’étend à de nouvelles ressources, le marché carbone, le risque incendie, et bientôt la protection de la biodiversité, autant de conquêtes récentes pour le capital financier en forêt française.

Arthur Guérin-Turcq

GÉOGRAPHE, ATER À SORBONNE UNIVERSITÉ ; DOCTORANT EN GÉOGRAPHIE AU LABORATOIRE DE L’UMR 5600 EVS À L’ENTPE (UNIVERSITÉ DE LYON) 



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